nous Texte

    nous – 2014

 

Série composée de 23 images

Photographie – dimension suggérée : 140 x 210 cm

tirage jet encre pigmentaire sur papier coton

 

 

Les images qui composent la série  nous  réfléchissent sur la vie dans l’espace urbain. Elles parlent d’identité et d’altérité.

La vie urbaine n’existe que en tant que relation – le chez soit ce fait par le chez nous. Le nous est la somme du moi et du vous – c’est le binôme, un pair organique.

nous révèle aussi la transformation de la ville et des vies, provoquée par la rénovation urbaine qui fait table rase des espaces physiques et émotionnels.

Ces images proposent une réflexion sur l’idée de « lieux de mémoire » développé par Pierre Nora [1] – l’endroit de vie où la « mémoire est collective » – et l’idée de « non-lieux[2] » – introduit par Marc Augé qui désigne des endroits sans mémoire. Les « lieux » offrent à chacun un espace qu’il incorpore à son identité.  Dans les « non-lieux », au contraire, les réalités sont celles du transit – on ne l’habite pas, où l’individu demeure anonyme. Dans le nouvel agencement des espaces publics, le sol n’est que la base pour plusieurs niveaux construits. Les dalles séparent la circulation piétonnière des automobiles, les immenses tours mélangent bureaux et résidences. Les espaces sont interchangeables mais impersonnels. Vidés d’une mémoire collective, l’homme ne s’approprie pas de ces espaces, plutôt que des relations humaines, il y entretient des relations de consommations.

[1] Pierre Nora, Les lieux de mémoire, vol. 1, Quarto-Gallimard, Paris, 1997.

[2] Marc Augé, Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992.

 

 

 

 

 

J’espère que ces images seront suffisamment expressives sans nécessiter de plus amples explications.  Cependant, certaines réflexions peuvent apparaitre nécessaires, même en considérant qu’analyser la photographie, c’est raisonner a posteriori (post-mortem, dirait Cartier-Bresson) par le filtre vif du présent.

Je préfère intituler mon travail d’« image » plutôt que « photographie ».  J’ai toujours dessiné et peint et je considère ces médiums comme étant des outils à l’effet de créer des images.

Tout le travail artistique est intensionnel, malgré cela, souvent, la complexité de certaines images ne se révèlent qu’au fil du temps. Dans un long parcours, avec plus de doutes que de certitudes, je me demande si la vie est aléatoire, si elle est une suite d’imprévus, ou si elle a un sens.

En regardant ma vie a posteriori, je me souviens d’avoir acheté mon premier appareil photo à l’âge de 6 ans. J’ai commencé à étudier l’architecture à 17 et de l’abandonner vite.

Passionnée par le dessin et la peinture, je suis devenue plasticienne.  La peinture faisait partie de ma vie de telle sorte que j’apercevais les couleurs des paysages en association avec les peintures.

Toutefois, à un moment donné de ma vie, cette activité a cessé de me plaire. En cherchant de nouveaux chemins, je suis retournée aux études, cette fois-ci, au cours de Beaux-Arts de l’Université Fédéral du Mato Grosso do Sul.  Mais mon insatisfaction persistait… cependant, en 2006, vivant au milieu de l’Amérique du Sud, et cherchant des sorties, cela était, peut-être, le meilleur moyen. Le département de photographie était le lieu le plus innovant. Les appareils et les objectifs, encore argentiques, étaient d’excellente qualité. J’ai trouvé dans la photographie plus qu’un chemin, un plaisir.

Une succession de complications m’a éloignée un peu plus de la peinture :  l’ampleur de mes travaux me mettait en difficulté permanente entre logistique et espace de travail. Avec la photographie, mon espace est devenu le monde. Les pellicules photographiques et les cartes mémoires, je les apporte avec moi, dans ma poche.

J’ai produit mon premier travail photographique en 2008. A cette époque, mon objectif était de réaliser des images “formelles”. Au travers du cadrage, des ombres, des lignes des bâtiments, j’essayais de transformer des scènes urbaines en images planes et abstraites. J’avais surtout comme référence l’art américain du milieu du XXe siècle, l’abstraction post-picturale. Ma prétention était de faire à travers la photographie ce que les peintres américains produisaient.

Cependant, la complexité du processus de réception visuelle m’a conduit ailleurs. La portée de mon champ visuel dépassait les compositions formelles.  La réalité pulsante de la vie urbaine me touchait avec une intensité impossible à ignorer. De cette manière, mon premier essai photographique a été un portfolio de personnes âgées habitant dans les rues de la ville.

Au cours de cet essai, je me suis rendue compte d’un principe essentiel pour moi : la relation que j’établissais avec le sujet. Je n’étais pas spectateur d’une scène devant être enregistrée. Chaque image demandait une participation. Avant de regarder les personnes par le viseur de l’appareil, j’avais besoin de les regarder dans les yeux, parler longuement avec elles, connaître leurs vies, écouter leurs histoires. Par l’intermédiaire de l’appareil photosensible, je captais leurs vies et je passais à faire partie d’elles. « Ma photographie » s’effectuait dans l’expérience.

« Faire une expérience c’est nous laisser approcher en nous-même par ce qui nous interpelle, en entrant et en y nous soumettant à cela. Nous pouvons ainsi être transformés par telles expériences, du jour au lendemain ou dans le cours du temps. »                                                                                                                                           M. Heidegger

Le désir de mieux comprendre ce que je percevais intuitivement m’a fait approfondir mes études, cette fois à l’Université de São Paulo. Cependant, après quelques années, j’ai l’impression, de regarder les paysages et de voir les peintures. Je pense aux auteurs que j’ai lus et, souvent, je doute que je suis celui qui pense, peut-être que je ne traite que des idées.

La photographie est un processus physique, l’enregistrement des effets lumineux sur une superficie sensible. Comme les pas d’une personne laissent son empreinte sur le sable, un portrait photographique garde les marques du visage qui était face à l’objectif. Ainsi, le photographe part d’une relation physique qui établit une unité fondamentale avec le monde sensible. Cependant, je me demande ce qu’est le sensible, le réel, une fois que la réalité est relative, qu’elle dépend de la position de chaque individu enserré en elle. Selon Nietzsche, Nietzsche, « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations ». La photo est la transformation de la réalité en image, son abstraction. Donc, « ma photographie » contient des marques de ce que j’ai vu, en révélant ma position et, surtout, mon interprétation. Elle montre ce que je vois de manière sensible et rationnelle.

« L’espace […] c’est un espace compté à partir de moi comme point ou degré zéro de la spatialité. Je ne le vois pas selon son enveloppe extérieure, je le vis du dedans, j’y suis englobé. Après tout, le monde est autour de moi, non devant moi. »             Merleau-Ponty

L’artiste est dans le monde et au-delà, il y a le monde à soi. Derrière leurs yeux il n’y a pas un écran blanc mais un répertoire émotionnel et imaginaire complexe plus ou moins actuel, virtuel ou potentiel, qui est activé ou neutralisé selon le stimulus[1]. Merleau-Ponty utilise le terme « chair » pour parler d’un travail qui exprime la force d’une expérience charnelle : « Il y a la chair du corps et la chair du monde et dans chacun d’eux il y a une intériorité qui se répand à l’autre dans une réversibilité permanente. Les choses me touchent à mesure que je les touche – la chair du monde distincte de ma chair ; la double inscription à l’intérieur et à l’extérieur, se chevauchant et se croisant entre le visible et le voyant. »[2]

L’Université m’a donné l’occasion d’étudier dans un autre pays. Quand j’ai voyagé, j’avais déjà tous mes crédits accomplis et je n’avais pas besoin de notes, ce qui me donnais tranquillité et liberté.

Les images qui appartiennent à cet essai, je les ai produites pour un cours de sociologie : « Déambulation urbaine pour une quête de sens et inversement ». Dans cette discipline, nous essayons de réfléchir sur la vie urbaine, outre des cours théoriques, on réalisait des digressions à travers la ville. Nous choisissions une région, on faisait des recherches, on discutait en salle de classe les conditions de vie et nous en sortions pour étudier in concreto. Parmi un groupe d’environ 15 personnes, nous étions quelques-uns à apporter des appareils photos. Pendant plusieurs semaines, nous avons travaillé dans un quartier qui m’a beaucoup touché, où j’ai fait la plupart de ces images. A la fin du cours, une personne qui aussi photographiait m’a montré ses photos : de belles images du ciel. Elle m’a dit que rien à cet endroit ne l’avait attirée alors elle s’est tournée vers le ciel.

J’ai confirmé intimement ce que je sentais depuis mon premier essai. La photographie en tant que fruit d’une expérience, elle ne se fait pas à sa prise de vue, elle n’est pas un point de vue ou une représentation, ni son impression sur le papier, mais un ensemble de toutes les complexités établies entre le photographe et son sujet.  C’est le résultat de l’épaisseur de cette rencontre, sa chair.

Ces vers du poète brésilien João Cabral de Melo Neto synthétisent bien ce que je ressens :

« Épais,
parce que la vie où l’on se bat
Chaque jour est plus épaisse
Ce jour chaque
Jour gagné
(comme un oiseau à chaque seconde conquiert son vol). »

Je les ai utilisés comme épigraphe dans un travail il y a deux ans. « O cão sem plumas » (« Le chien sans plumes ») parle aussi d’une région, d’un fleuve, plus que cela, de la vie autour de ce fleuve.

J’ai déjà vécu dans des lieus lointains et sans connexion avec les centres villes. Aujourd’hui je vis dans une ville, je me promène dans la rue (en me souvenant du philosophe Walter Benjamin), je songe à mon « être » dans le monde ; ce monde immense, multiforme, fragile et chaotique qui en vérité m’échappe. J’utilise l’appareil photo comme un outil de compréhension. Je photographie à Campo Grande, à São Paulo, à Paris, et même au Recife du poète João Cabral de Melo Neto. Ce que je cherche indépendamment du lieu c’est son intensité et le rapport que j’établis avec lui. C’est dans l’épaisseur de cet espace que je trouve la densité de la vie, son essence. Dans les substrats urbains qui traversent les fissures, dans les actes de vandalisme, je perçois des cris qui exsudent l’oxygène de l’insatisfaction, de la demande constante de révision des concepts. Je cherche l’expérience comme un moyen de faire mon travail.

“Ce que j’essaie de vous traduire est plus mystérieux,
s’enchevêtre aux racines mêmes de l’être,
à la source impalpable des sensations.”                  J. Gasquet

 

 

Impression fine art en papier coton
dimension suggérée 140 x 210 cm
Appareil Nikon D800
Objectif AF-S NIKKOR 24-70 mm f/2,8G ED

[1][1] Gilles Deleuze et Guatteri, 1991: p.59.

[2] Maurice Merleau-Ponty, op. cit.