seuil Texte

    seuil

Une métaphysique du mur par l’image

photographie

dessin

Série

seuil est un travail d’art plastique en cours et développé depuis 2016, qui prend le mur comme sujet d’étude.

Au travers d’un protocole pré établi, seuil réalise un large éventail photographique des murs de Paris. Cette documentation est complétée par la représentation des murs par le dessin toujours dans l’échelle 1.

Photographies et dessins sont un gros plan du mur.

Dans seuil, le mur est transformé en image et traité comme objet théorique. Il s’agit d’une recherche plastique sur le mur qui tente d’engager une réflexion sur nos rapports sociaux et son avenir dans l’ère du virtuel.

Cette démarche artistique a été l’objet de mon Master en Arts Plastique à l’École des Arts de la Sorbonne.
Son mémoire est disponible dans la rubrique « textes »  ou sur :

https://claudiarudge.com/wp-content/uploads/2020/07/Rudge_Claudia_memoire_M2_Sorbonne_2020.pdf

seuil porte un regard intense sur le monde. Une loupe qui détache l’objet mur de l’horizon, en le mettant en suspension.

Il s’agit de prendre conscience du mur, de s’enquérir du mur, de le décrire et, finalement, le voir.

Chaque image est un portrait en gros plan d’un mur. Ces surfaces ainsi éclatées par la photographie, sont le symbole de l’invérifiable, du chaos contemporain – des seuils qui illustrent le mouvement d’exclusion au sein de notre société et le retour à des conditions féodales dans les rapports sociaux.

A ce stade de ma recherche, l’archive contient plus de 600 images et il y a encore beaucoup à faire. Au lieu de s’épuiser, ma quête se révèle de plus en plus pertinente. Les trente et une images qui ouvrent mon mémoire de Master 2 sont bien plus qu’un hommage à Walker Evans. Pour le lecteur qui s’est ennuyé en tournant chaque page… sachez que ce n’est que cinq pour cent du corpus d’images de seuil.  Malgré plus de trois ans en suivant un protocole très restreint, qui empêche de photographier la majorité des murs, et sans photographier deux fois le même mur, il y a encore beaucoup à enregistrer. Je scrute la ville de Paris mais je n’ai pas encore réussi à épuiser ses murs comme Perec a épuisé la place Saint Sulpice. Je joue avec la stratégie d’Evans pour m’aider à révéler tout cela.  Les images, vues une après l’autre, comme celles d’un film, nous révèlent notre ville. L’a première image après la couverture de mémoire, est celle du mur dont je parle au début de l’introduction, dans la rue de Babylone où j’ai habitait. Ce très beaux mur que cache un très beaux jardin, de l’hôtel Matignon. L’image ne montre que l’impression relatif de son écorce, de ses couleurs, de ses pierres et coulis. « Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le pli de la surface, l’harmonie de l’ensemble, n’y a-t-il pas une Vertu[1] ? »

Les murs sont plus que symbole des espaces urbains ruinés. J’ai dû vivre des années loin de centres urbains pour saisir cela. Si au début la ville était le lieu de protection et rassemblement humain, aujourd’hui elle est l’impossibilité de vivre ensemble. Comme dit Sloterdijk, depuis plus de cinq millénaires nos villes sont devenues « des agonies murées […] Ce n’est pas que leurs habitants éprouvent […] un peur tellement plus grande des ennemis réels et imaginaires. […] Les murs sont des réponses psychologiques à la provocation dimensionnelle du grand monde émergeant. […] Ils sont les réalisations et les autoreprésentations de soi d’une spatialité intérieure reformatée[2]. »

Notre siècle s’est ouvert sur la promesse d’une ère d’échanges et de prospérité. La mondialisation rapprochait les gens, les cultures et les races. Toutefois, nous avons mal mesuré le retour en arrière. La chute du mur de Berlin n’a fait tomber que le béton, la barrière a été juste déplacée plus à l’est. Ce monde qui se pensait en termes de flux ne cesse de mettre en place des barrières physiques et dématérialisées, institutionnelles et auto-imposées, des filtres et des dispositifs de surveillance et de contrôle – un monde des « parois minces [3] ».

Pour aggraver les choses, une pandémie ravage les peuples et nous impose la distance sociale et les frontières se renferment davantage.  A l’intérieur de la crise sanitaire, il y a une crise économique et sociale en germe et à l’intérieur de celle-ci une troisième, une crise des valeurs, morale, très profonde, une crise de civilisation. La pandémie – comme le mur – révèle aussi les exclusions.  Le virus – comme le mur – remet en question les relations sociales, l’État et la frontière. Le virus ne connait pas les frontières mais il reconnaît le mur. Donc on érige de nouveaux murs :  masques, plexiglass, marquages au sol…  des dédoublements des obstacles. Certains bâtis solidement d’autres tout aussi solides, parce que très intériorisés. Certes, ce virus là va passer, mais les murs qui nous ont été imposés vont-ils aussi s’en aller ?  Ou, encore une fois, seront-ils institutionnalisés et, en passant par l’oubli de la pensée entreront dans la perversité de l’habitude ?

[1] Gustave Flaubert, Correspondance 1876, op. cit., p. 31.
[2] Peter Sloterdijk, Globes – Macrosphérologie –  Sphères, tome II, op. cit., p. 268.
[3] Ibidem, p. 274.

seuil révèle des séparations, l’idée d’«entre». Les murs articulent des limites physiques et métaphysiques ; des frontières élaborées comme des forces – ou comme des Dynamis, dans la définition précise de Derrida. Ce sont des frontières / forces.

La vocation principale de ces images, plus que d’être vues, est de diriger le regard et la perception exactement sur ce qui se passe dans le monde où l’espace urbain est l’échantillon.

Deux éléments centraux de seuil : une économie des éléments et une lecture critique du réel.